Solidaires 37

Le dilemme du syndicalisme face au principe d’indépendance.

jeudi 17 mai 2007 par Solidaires37

Dans un livre récent, Jean-Marie Pernot, situant l’écriture de la Charte d’Amiens, la présente comme « texte fondateur du syndicalisme à la française » tout en commentant les deux traits dominants qu’il nomme « séparation entre action syndicale et partisane » et « double besogne syndicale consistant tout ensemble à conduire l’action quotidienne pour la défense des travailleurs et à préparer l’œuvre d’émancipation future »[1]. Mais pourquoi n’insiste-t-il pas sur, ce qui fait plutôt la continuité de ce texte dans l’histoire de la CGT, c’est-à-dire l’article 2 du congrès constitutif de Limoges (1895) qui en fait l’ouverture ? Celui-ci nous rappelle, en effet, que le syndicalisme, comme forme sociale, s’est constitué avec le projet de « disparition du salariat et du patronat » en se proposant de penser et de porter, à partir d’une critique praxis des rapports sociaux de travail, les formes générales d’une « réorganisation sociale ». Si notre regard focalise sur tel ou tel élément de ce texte, rehaussant plutôt tel vocable que tel autre, je propose comme hypothèse interprétative de se demander quelle influence possède, loin d’interprétations polémiques, la lecture disciplinaire sur cet état de fait.

Mon propos dans cette communication sera de proposer une lecture sociologique de la forme sociale syndicale, dans la société française, et des tensions que sa spécificité engendre au regard des autres formes constitutionnellement représentatives, notamment par rapport à la question de l’indépendance. L’hypothèse principale est que le syndicalisme rencontre un dilemme permanent dans les rapports sociaux où il s’introduit tant il y apparaît à la fois comme forme sociale de type indigène et de type institutionnel. Cette dualité contient et confronte les germes d’une résistance à toute tentative de domestication avec une tendance à l’organisation d’une activité de régulation sociale, incluant les aspects conflictuels considérés comme constitutionnellement légitimes.

Je proposerai donc de développer ma communication en deux parties :

La première examinera, sous l’angle de la dualité postulée, l’émergence de la forme sociale syndicale au regard de la question de l’indépendance (1789/1884) ;

La seconde examinera sous cette hypothèse et à partir des enjeux soulevés au Congrès d’Amiens, quelques évènements significatifs recoupant des terrains de recherche qui ont été les miens : ceux liés aux licenciements et aux restructurations industrielles (Lip) et ceux liés à l’apparition des Coordinations dans le mouvement social et syndical.

L’émergence de la forme sociale syndicale au regard de la question de l’indépendance
C’est notamment la place du syndicalisme par rapport au travail qui nous semble fournir une des clés pour comprendre les processus à l’œuvre. Sociologiquement, cette forme sociale se construit comme résultante de la combinaison de multiples formes de résistances à l’assujettissement et à la précarité que subissent les travailleurs des XVIIIe et XIXe siècles. Elles sont toutes des moments d’apprentissage du processus d’élaboration et de la mise en œuvre de solidarités que la rugosité des rapports de production pousse à imaginer pour tenter de se protéger de la pauvreté et de l’isolement, de la maladie et de la déchéance, de la subordination et de l’enfermement. L’exploitation radicale de la force de travail par une classe bourgeoise révolutionnaire[2] oblige les travailleurs à imaginer des ripostes immédiates et locales, de la grève aux caisses de secours, qui se grefferont aux apports, anciens et modernes, des formes corporatives susceptibles de s’ouvrir au-delà des frontières nationales.
Je propose de considérer cette émergence de la forme sociale syndicale comme relevant d’un double processus intérieur-extérieur aux espaces de production, permettant de donner aux travailleurs, par l’ouverture d’une conscience sur l’économie générale des rapports sociaux, la possibilité de se fonder en sujet et d’élaborer un projet de société porteur de finalités spécifiques[3]. Cette dualité fondamentale constitutive du processus de création, nous la trouvons de l’interdiction, par la révolution bourgeoise, de la forme coalisée jusqu’à la loi d’institutionnalisation de 1884. Elle recèle tant d’ambivalences et soulève tant de craintes sur la conservation du pouvoir de domestication du prolétariat qu’il faut s’y arrêter faute de comprendre ensuite les enjeux de fonds essentiels en 1906 et toujours d’actualité.

Enjeux spécifiques à la société française autour de l’émergence de la forme sociale
Mes étudiants paraissent toujours surpris quand je commence mon cours de sociologie du syndicalisme en parlant du paradoxe d’une révolution qui au même moment abolit les privilèges de la noblesse et du clergé, et décide, au nom de l’intérêt général, d’interdire toutes formes qui pourraient contribuer à les reproduire y incluant les coalitions de travailleurs. Quel paradoxe apparent que cette révolution qui glorifie le travail comme première propriété de l’homme et déclare qu’il ne peut y avoir que de « prétendus intérêts communs » à s’unir pour la défendre. À lire le rapport et la loi Le Chapelier on comprend mieux l’unique logique qui doit régir une République de citoyens-propriétaires. La révolution bourgeoise postule en effet que la liberté repose sur la propriété de chacun et que l’égalité interdit de fausser les échanges, de propriétaires à propriétaires, qui doivent se fonder sur des « conventions libres d’individus à individus ». C’est à ce prix que l’individu restera citoyen, à charge pour l’État, garant de l’intérêt général, d’organiser la fraternité quand l’intérêt particulier sera en manque de réussite[4].

Camouflée par cette fiction de la liberté et de l’égalité par la propriété, voilà comment s’installe, sous couvert d’une hégémonique logique philosophico-politique gouvernant l’économique, une mise en tutelle du social qui promeut diverses variantes de subordination du travailleur. Le salariat sera mis sous surveillance par une combinaison de moyens généraux, tel le rétablissement du livret ouvrier, ou particuliers, tel le règlement intérieur, inscrivant le pouvoir conjoint du politique et de l’économique sur la classe laborieuse. Le Consulat et l’Empire viendront aggraver les dispositions législatives de 1791. Le Code Pénal de 1810 exagèrera l’inégalité de traitement des patrons et des ouvriers déjà prévus par l’article 1781 du Code civil, donnant plus de valeur à la parole du premier sur le second :

« Toute coalition de la part des ouvriers pour faire cesser en même temps de travailler, interdire le travail dans un atelier, empêcher de s’y rendre et d’y rester… et en général pour suspendre, empêcher, enchérir les travaux, s’il y a eu tentative ou commencement d’exécution, sera punie d’un emprisonnement d’un mois au moins et de trois mois au plus ».

Et les meneurs risquaient une peine de deux à cinq ans de prison[5]. Pour autant, dans le cadre d’une duplicité permettant de s’adapter à des situations professionnelles très hétérogènes, rien n’est dit ou fait pour empêcher que s’expérimente, comme dans le Livre, la négociation de tarifs. Mais légalement, tout au long du XIXe siècle, les travailleurs, minorité sociale qui ne cesse de prendre de l’ampleur, se voient régis tantôt comme des incapables majeurs, tantôt comme des troubles fêtes plus ou moins dangereux. De grèves en manifestations, de révoltes en révolutions, de concessions salariales en répressions sanglantes, le mouvement syndical, encore embryonnaire, vit une expérimentation douloureuse de ses rapports à la catégorie du politique. Les diverses formes de représentation qui se succèdent (républicaine, d’empire, de monarchie, etc.) imposent toutes une distribution parcimonieuse des certifications légales dont le point commun est de toujours vouloir le tenir sous contrôle pour mieux le circonvenir[6].

De l’interdiction à la souveraineté sous surveillance
La forme syndicale qui agrège et acculture de multiples sources d’action et de réflexion s’instaure, peu à peu, pour produire un sujet critique des rapports de travail et de l’économie politique, susceptible de fonder une représentation partidaire porteuse de valeurs de classes antagoniques à celles dominantes de la Bourgeoisie.
C’est ce que Maxime Leroy énonce à travers sa définition du « Droit prolétarien » :

« Expliquer les statuts des associations ouvrières, article par article, comme autant de lois, confronter les règles d’atelier, les règles de grève, les règles de la coopération entre ouvriers, c’est étudier un système juridique qui n’est que prolétarien. Droit en voie de formation, donc droit déjà partiellement formé et appliqué, dont l’objet est de régler les relations des membres de ces sociétés entre eux et ceux qui les emploient. Droit méconnu, bien qu’écrit, droit inconnu, bien qu’appliqué. De ce droit prolétarien, il en est comme du droit bourgeois avant 1789. La bourgeoisie, longtemps avant les ordonnances royales, élabora empiriquement des règles qui, applicables à ses intérêts distincts, étaient opposées à celles de la féodalité. »[7]

L’émergence et la cristallisation progressive d’une forme sociale indigène, qui conteste les catégories de l’entendement et de la raison objectées pour établir les justes hiérarchies sociales de classes, entraînent inévitablement de sanglantes répressions pour tenter d’en faire une forme mort-née, tout autant que des tentatives de séduction pour tenter de la domestiquer. Parler de forme indigène appelle évidemment une mise en parallèle avec les stratégies et les rapports sociaux alors déployés dans la relation au monde colonial[8]. Pratiques de séduction et guerre de pacification ne sont-elles pas deux faces d’une seule et même politique ? Son fondement capitalistique et raciste, couvert par un discours, déjà mondialisé, sur l’apport du progrès de la civilisation occidentale à condition d’en accepter les contraintes, n’est-il pas homologue à celui opposé au monde ouvrier ?

En effet, comme l’explique Colette Guillaumin :
« La « race » n’est pas une donnée spontanée de la perception et de la connaissance, c’est une idée construite, et lentement construite, à partir d’éléments qui peuvent être des traits physiques aussi bien que des coutumes sociales, qui peuvent être des particularités d’ordres linguistiques aussi bien que des institutions juridiques, et qui baptisés « race », sont regroupés et homogénéisés sous le décret que toutes ces choses sont en définitives des phénomènes biologiques. »[9]

Et c’est bien d’une telle représentation dont rend compte Louis Chevalier quand il aborde la question de l’opinion sur et dont se réclament « les classes laborieuses », « cette condition qu’on leur prête, ou plutôt qu’on leur assigne : non seulement inférieure et humiliée, mais virtuellement criminelle ». S’appuyant entre autres sur les enquêtes sociales de Buret, qui considère « qu’au regard des richesses des nations, il faut placer aussi le tableau de la misère des nations… partie intégrante et nécessaire de l’économie politique ou sociale, ou de la physiologie de la société comme on voudra l’appeler »[10], il en donne la synthèse suivante :

« Sauvages, barbares, nomades, les classes laborieuses sont considérées comme telles : les mots, communément employés et qui reviennent avec une telle insistance en ces écrits, expriment le caractère véritablement racial des antagonismes sociaux à Paris, au cours de ces années. C’est en termes de races que les groupes sociaux se considèrent, se jugent et s’affrontent. »

Conscience de « races » contre conscience de « classes », tel est certainement l’enjeu central auquel va être confrontée la forme émergente du syndicalisme pour réaliser l’observation-prédiction de Victor Hugo décrivant ainsi les masses laborieuses dans Les Misérables : « C’étaient les sauvages, oui, mais les sauvages de la civilisation »[11].

On ne peut ici aborder en détail tous les moments et toutes les catégories qui vont faire advenir dans un lent processus cette forme syndicale. Mais ce qu’il faut comprendre c’est que, sociologiquement, le syndicalisme est devenu une institution sociale bien avant sa reconnaissance légale en 1884. Son pouvoir de création du lien social est tel, malgré les concurrences, les affrontements, les échecs et les faiblesses structurelles, qu’il s’apparente, au fur et à mesure que croît « la révolution industrielle », à une forme imaginative d’une possible société prolétarienne. Maxime Leroy nous donne une idée de la puissance que représente l’institution, et, citant les Webb, le danger qu’encourt la société capitaliste à lui laisser cultiver une démocratie si « barbare » :

« Le droit syndical est complexe, prévoyant, abondant avec ses règles constitutionnelles et civiles, ses œuvres de mutualité et d’assistance, sa morale, sa discipline. Rien n’y est simple et le moindre précepte est le résultat d’une longue histoire… Au mince code des débuts qui tient en quelques lignes, au maigre mutualisme qui ignore la solidarité interprofessionnelle, s’est substituée l’abondante législation des congrès corporatifs qui se suivent régulièrement depuis 1893. Béatrix et Sydney Webb, qui ont étudié avec une intelligence pénétrante le mouvement syndical anglais, ont parlé avec une sorte d’émotion de cette évolution : « Pour celui qui étudie la démocratie, l’organisation ouvrière offre le spectacle d’un millier de républiques indépendantes et autonomes, faisant à maintes reprises l’épreuve de tous les expédients connus en science politique, pour arriver à combiner une administration efficace avec le contrôle populaire ».[12]

Waldeck-Rousseau, ministre de l’intérieur de Jules Ferry et membre de l’Union Républicaine, lorsqu’il fait voter la loi du 21 mars 1884 garantissant les libertés syndicales (loi qui abroge la loi Le Chapelier de juin 1791) vise essentiellement à circonvenir une expansion d’un mouvement social, susceptible de combiner lutte corporative et lutte de classe, en l’institutionnalisant pour en limiter les effets. Le 25 août 1884, il fait parvenir une circulaire aux préfets précisant les conditions de mise en application de sa loi encourageant les instances publiques à aider à la « pacification » du syndicalisme pour contrer son penchant « révolutionnaire ».

Le conflit des logiques est patent :

soit le mouvement syndical continue à produire une critique concrète des rapports sociaux de travail, fondant un dépassement du régime d’accumulation capitaliste et des formes de démocratie qui lui sont liées en produisant les linéaments d’un autre régime social,

soit cette critique s’intègre aux valeurs et aux formes dominantes pour produire une régulation sociale modérant les souffrances et améliorant régulièrement le statut légal du travailleur.
C’est désormais en ces termes que va se poser, et que se pose toujours, la question de l’indépendance : « Droit prolétarien » contre « Droit du travail » ; « Démocratie ouvrière » contre « Démocratie Parlementaire » ; « Confrontation sociale » contre « Intégration sociale » ; « Conflit » contre « Négociation » ; « Sujet historique » contre « Partenaire social » ; « République des travailleurs » contre « République bourgeoise ».

Émile Pouget en donnait la synthèse suivante : L’action directe « signifie que la classe ouvrière, en réaction contre le milieu actuel, n’attend rien des hommes, des puissances et des forces extérieures à elle, mais qu’elle crée ses propres conditions de lutte et puise en soi les moyens d’action… Nous devons habituer le prolétariat à se passer de gouvernants. Nous devons donc conseiller, instruire, mais non diriger »[13].

Contre le patronat, l’objectif est d’établir une législation corporative, votée librement par les assemblées syndicales et imposée aux employeurs par la grève comme s’il s’agissait d’une loi. Vis-à-vis de l’État, le processus est de type identique en organisant une pression par un ensemble de manifestations, allant jusqu’à la grève générale, susceptibles de susciter un mouvement d’opinion l’obligeant à prendre des mesures favorables aux travailleurs.
C’est cette posture, de type indigène, qui va être mise en cause lors du Congrès d’Amiens où vont être proposées d’autres orthodoxies visant à institutionnaliser une place, de type conventionnel, pour le syndicalisme en société.

Un dilemme toujours vivant : penser la fin du salariat ou panser la faim du salariat ?
Trop souvent considéré comme se limitant à traiter des rapports entre les syndicats et les partis politiques, le contenu des échanges entre les congressistes d’Amiens atteste que les oppositions s’y construisent plus généralement sur la place et les caractéristiques d’ensemble de la forme syndicale dans la configuration sociale. Les débats font apparaître des lignes de fractures qui s’articulent autour de dyades ou triades telles celles opposant, notamment, « Parti syndical et parti politique », « Lutte économique, corporative et politique » ou encore « État et providence ». Nous en examinerons, dans un premier temps, les sens débattus au Congrès, avant de les lire ensuite à l’aune de quelques évènements significatifs recoupant des terrains de recherche qui ont été les miens : ceux liés aux licenciements et aux restructurations industrielles (Lip) ; ceux liés à l’apparition des Coordinations dans le mouvement social et syndical.
Amiens 1906, oppositions de vocables et dissensions sur les principes de la forme syndicale ; fait social total ou rouage de la division du travail social ?
Que révèle le contenu des controverses qui vont se dérouler tout au long de trois jours de débats ? En saisissant trois d’entre elles, nous proposons de montrer qu’elles éclairent la question centrale du processus d’institutionnalisation de la forme sociale indigène.

Parti syndical et Parti politique
Dès les prémices du Congrès, où s’opposent les motions sur l’ordre du jour pour savoir s’il faut ou non discuter de la fameuse proposition présentée par Renard, au nom de la fédération du textile, suggérant d’unir l’action de la CGT à celle du Parti Socialiste Unifié, c’est la question de la division du travail social qui est posée. L’usage du vocable « Parti » pour parler des formes d’engagement en société, antagoniques ou complémentaires, mérite qu’on s’y arrête. Il dénomme un groupe de personnes s’associant pour défendre des intérêts et des buts communs. Si être dans un parti c’est inscrire son action comme partisan, que recouvre donc la différence affichée entre le syndical et le politique ? à quoi renvoie, dès lors, les débats sur la neutralité de leurs relations ou sur leur nécessaire articulation ? Les déclarations sur l’établissement « des rapports entre le Parti syndicaliste et les partis politiques » (Broutchoux) ou sur la disqualification d’une des deux formes « Je conteste au parti socialiste de faire une transformation du système économique actuel parce qu’il n’est pas essentiellement un parti de classe comme l’est le parti syndical » (Bousquet) introduisent à un effort de définition[14].

Sur le syndical s’opposent ceux qui le définissent à partir du projet institutionnel : « Le syndicat n’est pas autre chose que ce que la loi a voulu qu’il fut : un organe qui doit défendre les salaires, la dignité des travailleurs, les conditions de vie, etc. Le syndicat ne peut pas sortir de sa sphère sans avoir une épée de Damoclès suspendue sur la tête de ses administrateurs » (Renard)et ceux qui lui préfèrent un point de vue plutôt matérialiste. Parmi eux, on peut distinguer une position positiviste, qui encourage à accepter le cadre d’une régulation étatique, et une position auto-émancipatrice qui en refuse le principe.

Pour les premiers, Niel donne une longue mais imagée explication :

« On peut dire que le syndicalisme est une forme d’action employée par des malades contre le mal — plus exactement par les ouvriers contre les patrons. — Le mal, c’est les patrons, c’est-à-dire le patronat, le capitalisme et tout ce qui en découle. Les malades, ce sont les ouvriers. Or, comme on est ouvrier avant d’être citoyen, on trouve chez le salarié l’individu économique avant l’individu politique. Ce qui fait que si sur le terrain politique tous les citoyens politiques ne se ressemblent pas encore, sur le terrain économique tous les ouvriers se ressemblent déjà. Et cela explique que si l’union de tous les citoyens est encore très difficile, l’association de tous les ouvriers est très possible. Le mal dont souffrent tous ces malades, c’est l’injustice sociale qui découle de l’exploitation de l’homme par l’homme, base du régime capitaliste. Ce mal frappe tous les ouvriers d’une façon égale. Quand un patron veut diminuer les salaires à ses ouvriers, il ne les diminue pas d’un sou à ses ouvriers réactionnaires, de deux sous aux républicains, de trois sous aux socialistes, de quatre sous aux anarchistes, de cinq sous aux croyants, de six sous aux athées, etc. Il les diminue d’une façon égale à tous ses ouvriers, quelles que soient leurs opinions politiques ou religieuses, et c’est cette égalité dans le mal qui les atteint, qui leur fait un devoir de se solidariser sur un terrain où les différences politiques ou religieuses ne les empêcheront pas de se rencontrer. Ce terrain, c’est tout simplement le syndicalisme, puisque aussi bien le syndicalisme a pour objet de s’occuper de la question des salaires.

Une fois réunis sur ce terrain de neutralité absolue[15], les ouvriers lutteront ensemble pour résister à une baisse des salaires ou pour en obtenir une hausse ; pour résister à toute augmentation de la journée de travail ou pour en obtenir une diminution ; pour faire obtenir des règlements d’atelier ou des conditions de travail donnant plus de bien-être et plus de liberté ; pour faire respecter leur dignité toujours menacée par l’arrogance de ceux qui ont un coffre-fort dans la tête à la place du cerveau. Enfin, comme cette lutte leur permettra de voir bientôt l’antagonisme irréductible qui sépare les exploiteurs des exploités, l’impossibilité d’en finir jamais si ça ne change pas, ils orienteront leurs luttes vers une transformation sociale, ce qui leur permettra de mettre dans leurs statuts généraux : « Suppression du salariat et du patronat ».

Pour les seconds, Dhooghe synthétise la perspective du projet autonome :
« Le syndicat est une organisation de sauvegarde et de libération. C’est le Cercle d’Études et le Comité d’action du prolétariat, le centre nerveux du mouvement ouvrier. C’est par l’organisation et la lutte syndicales que nous entendons aller vers la liberté et le bien-être, ce n’est que par là, d’ailleurs, que nous croyons qu’il sera possible d’y arriver ».

Sur le politique, les définitions s’affichent plutôt en creux des premières. La forme politique soit s’impose comme une catégorie d’État prescrite par la République de laquelle il faut exclure la pratique dans le champ syndical. C’est la position corporatiste défendue par Keufer, et par Niel, qui propose une stricte division du travail dans le cadre d’une régulation étatique à organiser :

« La Confédération n’est pas une Église qui peut prétendre imposer un dogme quelconque. Personne aujourd’hui, pas plus les anarchistes que les partisans d’autres doctrines, ne peuvent affirmer l’infaillibilité de leurs conceptions. La sociologie — objet de tant de controverses, — les lois si compliquées qui gouvernent les phénomènes sociaux, ne peuvent pas être invoquées avec la même certitude scientifique que les lois de la mécanique ou de la physique. Par conséquent, dans les organisations syndicales et à la Confédération, on ne doit pas affirmer la supériorité de telle ou telle doctrine, c’est aux seuls individus, dans leur pleine liberté, de se prononcer. Ne pas respecter la neutralité absolue qui est dans le rôle de la Confédération, c’est semer la division dans les rangs ouvriers, c’est nuire à l’unité morale du prolétariat français, qui ne peut pas se réaliser exclusivement, il est vrai, par les organisations syndicales qui ont exclusivement un rôle économique à remplir ».

La division du travail social fonde aussi la position de Renard qui, par contre, appelle dans ce cadre à une franche coopération : « Ce que nous demandons d’abord, c’est ce qu’ont bien compris les travailleurs de Belgique, d’Allemagne, des Pays Scandinaves, et même, ces dernières années, nos camarades anglais. Ce que nous voulons, c’est, en un mot, que les rapports officieux et clandestins actuels, entre les militants syndicalistes et le Parti socialiste, s’étalent au grand jour. Notre proposition est une proposition de loyauté. Vous direz si le syndicat doit être en même temps un groupe politique ou s’il doit se borner à l’étude des questions de travail, entretenant avec le parti politique, le minimum de relations indispensables. ».

A ces plaidoiries entérinant l’adoption d’une juste unicité hiérarchisée des catégories organisant la représentation de la lutte pour le progrès social, Merrheim oppose le refus de cette forme aliénée de division du travail : « vous faites du syndicat un groupement inférieur, incapable d’agir par lui-même ; vous ne voulez pas qu’il sorte de la légalité pour que, sur le terrain politique, il ne puisse gêner votre action. Nous affirmons, au contraire, qu’il est un groupement de lutte intégrale, révolutionnaire et qu’il a pour fonction de briser la légalité qui nous étouffe, pour enfanter le « Droit nouveau » que nous voulons voir sortir de nos luttes. »

Lutte économique, corporative et politique
Cette triade prolonge la confrontation précédente. Griffuelhes, avant d’introduire à ce qui s’enregistrera dans l’histoire comme la charte d’Amiens, en donne cette synthèse :

« De même qu’il faut repousser l’ordre du jour du Textile (Renard), de même il faut repousser celui du Livre (Keufer) qui voudrait limiter l’action au rayon purement corporatif et nous ramener au trade-unionisme anglais. Ce serait rétrécir le cadre de l’action syndicale et lui enlever toute affirmation de transformation sociale. »

Elle renvoie à des catégorisations dont le sens s’est, en un siècle, bien transformé. La lutte économique s’inscrit alors comme la traduction pragmatique du concept de lutte des classes que porte la classe laborieuse indigène. Bousquet en donne un exemple :

« Renard a encore dit que l’anti-militarisme était une question politique ; mais, dans toutes les grèves, nous trouvons des soldats contre nous. Nous sommes obligés de prendre des décisions contre cet état de fait. Voilà pourquoi la question anti-militariste n’est pas politique, mais économique. Nous ne voulons plus faire de révolution politique (où nous ne faisons que changer de maîtres), mais une révolution économique. »

Niel en livre une définition :
« L’action syndicale est donc celle qui s’exerce sur le terrain économique, par tous les ouvriers, contre le mal économique. Ce n’est pas autre chose que l’action directe sous-toutes ses formes et tous ses caractères de calme ou de bruit ; de modération ou de violence ; c’est la pure lutte de classes. »

Elle se distingue de la définition de la lutte corporative qui s’articule, sans gêne, avec la lutte politique et est alors mise en valeur par les tenants de la posture positiviste tel Keufer :

« Les camarades Bousquet et Dhooghe ont reconnu eux-mêmes que cette intervention des syndicats auprès des fonctionnaires de l’État était inévitable. Et alors, pourquoi se montrer anti-parlementaire intransigeant ? Pourquoi nier l’utilité de la protection légale ? Il ne peut donc être contesté que l’action syndicaliste et l’action politique, pendant une longue période transitoire, si ce n’est toujours, devront s’exercer avec profit. »

L’affrontement qui se déroule autour de la question de l’indépendance syndicale est aussi et surtout une confrontation sur la hiérarchisation des catégories de l’entendement offerte pour dire l’orientation à suivre pour le prolétariat. Le syndicalisme doit-il continuer à produire une conscience autochtone ou doit-il se soumettre à l’ordre classificatoire que cherche à imposer la bourgeoisie depuis 1789 ? C’est autour des questions de l’intérêt général, de la réalisation de la Providence et de leur seul représentant légitime, l’État, que la controverse se poursuit.

État et providence
Dans leur construction chaotique, sous la menace de la répression, les divers types d’organisations qui vont se cristalliser en forme syndicale ont eu des caractères pluriels alliant défense collective des travailleurs et organisation de caisses de grève avec parfois un rôle de mutuelle, de caisse de retraite, de coopérative, de bibliothèque, d’association funéraire ou encore de société morale. Les principes d’intérêt général et de providence, ils ne les ont alors guère rencontrés, ne devant compter que sur leurs propres forces. La pensée positiviste influence l’émergence d’une législation sociale, concédée beaucoup au regard des luttes, et se veut à l’initiative d’une intégration du prolétariat au processus de régulation politique et de société. Elle tente d’imposer une représentation du progrès social comme fruit de possibles échanges raisonnables, entre patrons, syndicats et État, et comme une évidence à venir en fonction de la dynamique portée par la « Révolution industrielle »[16]. Cette bataille pour l’imposition d’une croyance essentielle, qui fleurit de nos jours sous l’usage au quotidien d’un murmure informationnel sur les rencontres entre « partenaires sociaux », est déjà en cours à Amiens. Même si le langage commun soutient encore l’idée d’émancipation sociale, deux positions antagoniques s’expriment en affirmant : soit l’entretien de la culture d’un « droit ouvrier », soit la volonté de voir s’enraciner un droit du travail.

Renard introduit cette position dans la résolution qu’il présente :

« La loi sur les accidents, la loi sur le repos hebdomadaire, ne sont-elles pas des lois sociales ? Pouget n’a-t-il pas approuvé cette loi qui s’étend aux ouvriers inorganisés. Bousquet a dit qu’elle était réformatrice. (…) Considérant qu’il y a lieu de ne pas se désintéresser des lois ayant pour but d’établir une législation protectrice du travail qui améliorerait la condition sociale du prolétariat et perfectionnerait ainsi les moyens de lutte contre la classe capitaliste »

C’est également cette posture que défend Philippe :
« Le prolétariat croit qu’il y a un autre moyen que le syndicat pour arriver à des améliorations dans sa situation. Quand j’entendais Merrheim dire, tout à l’heure, que l’action directe était supérieure au bulletin de vote, je ne pouvais m’empêcher de penser, et je lui dis que dans les pays où il n’y a pas de suffrage universel, les travailleurs font la révolution pour l’obtenir. Les lois sont accordées en grande partie par l’action parlementaire : Le repos hebdomadaire a été obtenu par elle et c’est là un moyen qu’on ne doit pas refuser. »

Et que complète Parvy, de la Fédération de la céramique, qui propose une stratégie articulant harmonieusement action syndicale et action politique :

« Considérant que les organisations syndicales poursuivent l’établissement d’une législation qui améliore les conditions de travail et qui perfectionne les moyens de lutte du prolétariat (…) Considérant, d’autre part, que si la pression, l’action directe, exercées par les syndicats sur les pouvoirs publics ont une valeur indiscutable, il est au moins aussi vrai qu’elles ne sauraient être suffisantes et que l’action menée au sein même des assemblées qui ont pouvoir de légiférer est un complément nécessaire que, seul un parti politique est en état de fournir (…) l’action est complémentaire (…) elle peut se combiner temporairement avec une tendance vers l’harmonie des efforts »

Les tenants du « Droit ouvrier » affirment de façon très complémentaire leur défiance vis-à-vis du concept même d’État-Providence. Broutchoux situe le rapport global que le syndicalisme doit entretenir avec l’État s’il veut conserver son indépendance :

« Le syndicalisme, pour nous, doit se dresser contre l’État qui est destiné à maintenir la balance actuelle entre les classes. Il ne peut pas en être autrement. Les gouvernements sont tous réactionnaires. On enregistre les volontés du peuple, quitte à ne rien lui donner… Quand les bourgeois nous traitent de brigands, c’est que nous faisons de la bonne besogne. »

Bousquet dénonce dans ce cadre le mythe d’une régulation émancipatrice servie par une justice aux ordres du capital :

« Les syndicats ne doivent pas rester dans la légalité. Le syndicat ne doit pas être une œuvre de conservation sociale, mais une œuvre de destruction capitaliste. Il est nécessaire de sortir de la légalité, car la classe capitaliste met immédiatement ses tribunaux au service de la légalité ; plus un État est corrompu, plus on y fait de lois. »

Latapie associant même le processus d’émancipation des travailleurs au dépérissement immédiat de la puissance d’État :

« Considérant aussi que les travailleurs n’ont à compter sur la Providence-État, superfétation sociale dont la raison d’être est de veiller au maintien des privilèges des dirigeants ; Que, d’autre part, ce serait s’illusionner que d’attendre notre émancipation des gouvernants, car — à les supposer animés des meilleures intentions à notre égard — ils ne peuvent rien de définitif, attendu que l’amélioration de notre sort est en raison directe de la décroissance de la puissance gouvernementale... »

Par rapport à des visions simplificatrices, personne ne nie que le conflit de classes ne doive passer par la réalisation de certains compromis. C’est, par exemple, ce que déclare Dhooghe : « S’il fallait sous prétexte que notre patron est notre ennemi ne pas négocier avec lui nous n’obtiendrions jamais aucun résultat. » L’essentiel restant pour lui que les travailleurs ne deviennent pas « victimes du mirage de la politique ».

Au final, les débats du Congrès d’Amiens éclairent, avec le sens des définitions de l’époque, les différentes voies qui s’offrent au mouvement syndical. Dans une société capitaliste où l’interdépendance est le maître mot de l’organisation sociale, au sens où Jean-Marie Vincent, pour catégoriser le travail, parle d’un « rapport de rapports sociaux », quels sont, en effet, les enjeux éclairant la thématique de l’indépendance[17] ? Au fond, l’idée maîtresse autour de laquelle s’affrontent les différentes tendances, au-delà des images superficielles (réforme-révolution ; lutte-négociation ; syndicat-parti ;…), n’est-elle pas fondamentalement celle des enjeux de l’adoption ou du refus du concept de division du travail ? La forme syndicale doit-elle se considérer et être observée comme un fait social total à la recherche de l’abolition de tous les rapports d’exploitation de l’homme par l’homme (forme indigène) ou doit-elle s’affirmer comme une institution incontournable pour une régulation du travail dans la société capitalistique, poursuivant l’amélioration de ses conditions, respectant les principes d’une division scientifique du travail social (forme institutionnelle) ?

La charte adoptée in fine le sera à une quasi-unanimité, mais derrière l’ensemble des éléments du débat s’écrivent aussi les lignes alternatives qui affirmeront la puissance de la main de fer de la division scientifique du travail pour enraciner le salariat dans sa dépendance et éloigner, pour longtemps, tout projet pour sa possible disparition[18].

De Lip au mouvement des Coordinations : mémoire, présent et avenir des débats du Congrès d’Amiens
Il ne s’agit pas ici de présenter en soi le conflit Lip et le mouvement des Coordinations, mais d’interroger ces évènements comme analyseur des enjeux du Congrès d’Amiens tels que je les ai auparavant introduits[19]. Dans la continuité du Mouvement de Mai 68, la lutte des « Lips » contre la fermeture de leur usine en 1973 s’affronte au dogme de l’application et de l’enrichissement du Droit du travail en cas de licenciements. Comme nous l’écrivions dans notre thèse : « la quête des Lip tend à concrétiser l’utopie d’un contrôle ouvrier sur la production (...) ; ils tentent de préserver l’emploi de tous dans l’entreprise quitte à en changer le contenu tout en l’inscrivant dans une réflexion plus générale sur l’évolution des produits dans la branche industrielle et sur la finalité sociale du travail. »

Pierre Lantz explorant l’hypothèse d’une relation entre Lip et le mouvement des coordinations indique qu’une telle hypothèse provient d’un type de regard sociologique « soucieux de ne pas dissocier transformation des conditions de la production industrielle, rapports de production et relations humaines, s’opposant à une évaluation qui circonscrirait la grève Lip dans le champ des relations professionnelles : discussion de propositions industrielles, voire élaboration de contre-propositions »[20].

Cette réflexion sur le regard sociologique croise tout le paradoxe entourant l’empreinte historique laissée par cette lutte sociale. En effet, ceux qui la produisent tentent par leur mot d’ordre « On fabrique, on vend, on se paie » de proposer une stratégie inédite dans le combat social « où les produits du travail, en l’occurrence les montres, sont pris comme des moyens de pression pour établir un nouveau rapport de forces à la fois économique (on se paie) et symbolique : la loi, celle de la famille et du travail, idéologie explicite de Vichy, implicite encore dans la France pompidolienne, est transgressée et du même coup les hiérarchies traditionnelles bouleversées »[21].

À contrario, l’ensemble des formes institutionnelles régulant les relations professionnelles, les syndicats en tête, vont s’efforcer inlassablement de traduire en termes de législations, dites protectrices, pour mieux la circonvenir, cette volonté de changement social par laquelle « les Lips » tentent d’associer préservation de l’emploi et transformation de son contenu. Inscrites dans un processus unitaire en cours lié au projet politique de l’Union des partis de la Gauche, qui, aux yeux des deux grandes confédérations (CGT et CFDT), porte par son programme l’assurance de création d’emplois à travers les projets de nationalisations et les perspectives de « relance de la croissance » par l’augmentation du pouvoir d’achat, elles vont ainsi produire un effort soutenu pour voir promulguer de nouvelles législations. La loi de 1975 sur les licenciements économiques est de celle qui peut permettre de se dégager des turbulences produites par un mouvement social s’appuyant sur des principes d’auto-organisation. À l’époque, A. Mercier pour la CFDT déclare « plus que jamais notre but est d’obtenir des négociations sur des revendications crédibles » et J.-L. Moynot quelques années plus tard d’analyser que « la CGT a alors surtout le souci de contrôler les luttes plutôt que de les susciter ». Il est certain que la nouvelle législation, surtout assimilée alors aux 90 % d’indemnisation du chômage économique et à l’obligation d’obtenir l’autorisation administrative via le regard de l’Inspection du travail, constitue, à travers les garanties positives contenues dans ses dimensions juridiques et économiques, un puissant frein aux formes autonomes et collectives de réflexion et d’élaboration développées lors des conflits longs sur l’emploi. De son côté, une fraction importante du patronat militant contribuera aussi à cette riposte en développant une véritable stratégie financière du licenciement, car « les entreprises sont davantage prêtes à payer le prix monétaire d’une réorganisation nécessaire qu’à affronter les conflits que provoquent fatalement les délais de prévenance et d’autorisation »[22].

Le mouvement Lip, porteur de pratiques hétérodoxes, propose un brouillage des distinctions entre travail et non travail et une remise en cause des structures hiérarchiques tant de l’organisation du travail que des syndicats. D’un point de vue socio-anthropologique, il marque : « une rupture dans le mouvement ouvrier classique qui le mettait en phase avec d’autres mouvements culturels et politiques de l’époque : les portes de l’usine s’ouvraient matériellement mais aussi symboliquement… à travers des pratiques autorisées par un changement d’éthique, c’est bien de nouvelles formes d’action salariale qui émergeaient : le moment du travail et celui de l’action libératrice n’étaient plus séparés »[23].

Cette orientation se cultive du premier conflit de 1973 à son prolongement en 1976. Face à l’ampleur des licenciements collectifs, le n°2 du journal Lip Unité propose alors une « coordination entre les luttes » ou encore « la coordination des luttes ». Il spécifie les luttes ouvrières, celles des paysans, des étudiants, mais aussi les luttes pour l’émancipation de la femme, l’écologie, la prison, l’armée, l’urbanisme, la médecine, etc. Sans dénier au syndicalisme un rôle de coordinateur désormais limité, le projet s’inscrit dans l’idée de proposer une convergence de « tous les exploités, tous ceux qui luttent contre l’oppression capitaliste et pour la libération de l’homme ». Les controverses du congrès d’Amiens n’ont alors pas beaucoup vieilli mis à part l’oubli, par certains, du terreau commun que constituait encore en 1906 le discours sur la lutte pour la fin du salariat désormais transformé en lutte pour la faim de la même entité.

L’émergence en 1986 de la forme coordination (lutte des étudiants puis des cheminots) relève d’un autre type de mise en ordre, plus local et plus professionnel, mais qui recèle cependant, si l’on veut bien y regarder de plus près, une lecture critique des rapports sociaux de travail qui réinterroge précisément la question de l’indépendance syndicale. Pour le dire de façon synthétique, ma principale hypothèse est que l’apparition sur des terrains très différents de la vie quotidienne d’une même forme, qui comporte un certain nombre d’attributs communs, concrétise la recherche d’un espace où la construction du lien social pourrait s’organiser dans un rapport où l’action, à quelque niveau d’engagement, ne saurait être dissociée de l’effort collectif tendant à sa conception ; où le sujet collectif qui se crée, dans et pour l’action ne saurait se concevoir que comme un sujet globalement pensant, offrant une lecture alternative aux visions instituées de la société qu’elles soient politiques, managériales ou syndicales[24]. C’est en cela qu’il existe une filialisation avec les mouvements de luttes des années soixante-dix où, notamment autour de la lutte des « Lips », existaient peut-être de façon embryonnaire de tels éléments. C’est en cela que l’émergence de cette forme, sans cesse réactivée par les luttes sociales depuis 1986, la lutte contre le CPE en étant la dernière spectaculaire apparition, réinitialise la confrontation des thèses s’opposant à Amiens. À partir de ses propres valeurs, faut-il pour le syndicalisme, pressenti comme représentant des salariés, construire une vision du monde qui agit pour la disparition du rapport salarial, qui critique donc les rapports sociaux de travail, et qui revendique, immédiatement, une transformation supportée par l’édiction d’un « droit prolétarien » ou faut-il construire le cadre institué d’une négociation raisonnable pour affermir le droit du travail et son successeur le droit à l’emploi comme des fin en soi de civilisation ? à chaque fois qu’une coordination entre en scène, elle réactive ce type d’interrogation.

« Bien-être et liberté » : Devise du passé et devise du futur[25] ?
Les devises sont des condensés identifiant les finalités poursuivies par ceux qui les affichent. Lors de sa création, la CGT affirmait sa vocation, par sa devise « Bien-être et Liberté », à ne pas être exclusivement un syndic[26], rôle que lui concédait la loi, mais à être aussi un catalyseur d’émancipation permettant d’espérer un dépassement des rapports d’exploitation pour offrir immédiatement une vie meilleure aux prolétariats des villes et des champs. Les adversaires d’une telle perspective ont su répondre à cet espoir en commençant à harceler ce projet de société bien avant 1906, institutionnellement au moins dès la loi de 1884. Pour autant, 1906 marque une date essentielle à retenir puisque les débats du Congrès scellent à jamais l’intelligence des enjeux qui traversent la mise en relation du syndicalisme avec l’État et le politique. C’est aussi le moment où apparaît sur la scène institutionnelle le ministère du Travail, dont Jacques Le Goff explique qu’il avait vocation à organiser le débat social, à associer au fonctionnement étatique les syndicats pour asseoir pacifiquement un néo-corporatisme à la française[27].

Cent ans après, c’est l’histoire d’une société, la nôtre, qui s’enferme dans une succession de plans de lutte contre le chômage et qui ne connaît que des déceptions. « Cette seule politique possible », médiocre traduction de la « One best way » américaine, produit toujours plus de chômage, plus de précarité, plus d’inégalités, plus de soumission et toujours moins de possibles, moins d’autonomie, moins de liberté, moins de bien-être... Nous sommes dans une société où le travail n’empêche pas la pauvreté, une société où, au moins, une personne sur cinq est à la fois pauvre et employée. Cherchant à briser toutes les solidarités, renforçant le repli sur soi des individus, alimentant désespoirs, illusions et fantasmes, le capitalisme fournit les munitions de la violence civile et met en branle les forces les plus rétrogrades de la société. Un univers barbare dans lequel nous sommes en cours d’immersion et où, comme l’écrivait Marx, « le bestial devient l’humain et l’humain devient bestial ».

La forme syndicale, questionnée par la forme coordination, est toujours face au même dilemme par rapport à la tension permanente existant entre forme sociale indigène et acteur institutionnellement légitimé. L’hypothèque de sa dépendance aux partis politiques n’étant plus d’actualité, reste la question de sa dépendance aux institutions d’État, dont fait partie le droit conventionnel, alors même que ne cesse de décroître leur pouvoir de produire de la protection et du bien-être pour tous. Dès lors, l’hypothèse grandit de voir un jour cette forme sociale condamnée par la masse indigène, tant elle serait perçue comme une force supplétive à l’organisation de l’esclavage moderne.

Patrick Rozenblatt

[1] Jean-Marie Pernot, Syndicats : lendemains de crise ?, Paris, Folio actuel, 2005.

[2] Gentiment rebaptisée depuis sous les termes de « Gestion des Ressources Humaines » mais à l’époque crûment visible comme variable d’ajustement.

[3] Jean-Pierre Durand (dir.), Le syndicalisme au futur, Paris, Syros, coll. « Alternatives sociologiques », 1996.

[4] Dans leur excellent ouvrage, Introduction historique au droit du travail, Gérard Aubin et Jacques Bouveresse montrent que l’interdiction à se coaliser n’a, par contre, pas eu d’effets sur des institutions telles les chambres de commerce (coll « Droit Fondamental, Droit Social », Paris, PUF, 1995).

[5] Article 415. L’article 414, honneur oblige, s’adressant aux pratiques patronales abusives en matière d’abaissement de salaires ne les punissait que de six jours à un mois. Une fiction d’égalité sera établie, à la suite de la révolution de 1848, dans le Code pénal en novembre 1849.

[6] Excepté la courte parenthèse de février 1848 et celle de la Commune.

[7] Maxime Leroy, « Le droit prolétarien », Le Mouvement socialiste, mars-avril 1913.

[8] Les affrontements entre compagnonnages sont souvent décrits dans la presse et dans les romans à l’identique des combats entre « tribus sauvages ».

[9] Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, Paris, Côté-femmes, 1992.

[10] Buret, Enquête sur la misère des classes laborieuses en France et en Angleterre, Paris, 1840, cité par Louis Chevalier dans Classes Laborieuses et classes dangereuses, Paris, Perrin, coll. « Pour l’Histoire », 2002.

[11] Comme le dit Louis Chevalier : « On ne comprendrait rien à la grande revanche ouvrière qui va se développer à partir de la deuxième moitié du siècle dans les faits et dans les idées – cette conception nouvelle et triomphante de l’ouvrier, soudain paré de toutes les vertus, miraculeusement rajeuni et comme embelli : “le sublime” auquel l’opinion bourgeoise elle-même devra se rallier et qu’elle devra adorer – si l’on ne reconnaissait l’importance de cette conviction bourgeoise, partagée par les classes populaires elles-mêmes ».

[12] Maxime Leroy, Ibid.
[13] Émile Pouget, L’Action directe, Nancy : Édition du « Réveil ouvrier », s.d., 24 p.

[14] Toutes les citations se rapportant aux débats du Congrès sont issues des séances du 11, 12 et 13 octobre 1906 dans le compte rendu publié sur www.pelloutier.net.

[15] C’est moi qui souligne.

[16] Jacques Le Goff, Syndicats-Etat (1890-1914) : un couple d’avenir. Communication au colloque Élaborations et mises en œuvre des politiques du Travail : Le ministère du Travail et la société française au XXe siècle, Paris, 2006.

[17] Jean-Marie Vincent, Critique du travail, Paris, PUF, 1987.

[18] Résultats du vote :Pour 830, Contre 8, Blancs 1. Malgré des divergences fondamentales sur cette question. Niel, par exemple, n’hésitera pas à se rallier à la proposition de résolution du bureau confédéral présentée par de Griffuelhes.

[19] Patrick Rozenblatt, « L’acteur dans la mutation », GIP Mutations industrielles, n° 44, 15 mai 1990, p. 34. Cf. Patrick Rozenblatt, Francine Tabaton, Michèle Tallard, Analyse du conflit Lip et ses répercussions sur les pratiques et les stratégies syndicales, thèse de 3e cycle, Paris IX-Dauphine, 1980. Patrick Rozenblatt, « La forme coordination : une catégorie sociale révélatrice de sens », Sociologie du travail, XXXIII, 2191, p. 245. Collectif, Patrick Rozenblatt (coordinateur), Les coordinations de travailleurs dans la confrontation sociale, Paris, L’Harmattan, 1994.

[20] Pierre Lantz, « Lip, précurseur des coordinations ? », in Les coordinations de travailleurs dans la confrontation sociale, collection Futur Antérieur, L’Harmattan, 1994.

[21] Ibid.
[22] François Sellier, La lutte sociale en France, 1936-1981, Paris, PUF, 1984.

[23] Pierre Lantz, op cit

[24] Patrick Rozenblatt, « La forme coordination : une catégorie sociale révélatrice de sens », Sociologie du travail, XXXIII, 2191, p. 245.

[25] C’était la devise de la CGT à sa création.

[26] C’est-à-dire littéralement un gestionnaire de droits.

[27] op. cit


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