Solidaires 37

EDF, malaise à la CGT.

lundi 6 juillet 2009 par Solidaires37

Syndicat majoritaire chez EDF, la CGT se trouve prise en porte-à-faux face aux derniers mouvements
sociaux.

« Nous sommes pris entre Sud et la direction », reconnaît un délégué syndical. Mais les salariés
rendent aussi le syndicat comptable des changements intervenus dans l’entreprise publique au cours des
cinq derniers années, et du malaise qu’ils ressentent face aux évolutions. Des non-dits pèsent car il y a
bien eu un « deal » entre Nicolas Sarkozy et Bernard Thibault au printemps 2004 au moment du
changement de statut. Et le président de la République n’a pas respecté ses engagements. Enquête.
Rarement, la CGT a donné le sentiment d’être aussi à mal à l’aise à EDF. Cette entreprise qu’elle connaît par
coeur paraît brusquement lui glisser des mains. Même s’ils forment encore et de loin le syndicat majoritaire, les
responsables CGT d’EDF semblent désarçonnés. Les derniers mouvements sociaux sont parfois partis sans
eux, quelquefois contre eux. Sur les sites, les délégués syndicaux CGT ont rejoint les grévistes, en ignorant les
messages d’apaisement du sommet.
Les tentatives pour cadrer le mécontentement n’ont guère été suivies d’effet. Les appels classiques à une
journée d’action comme la CGT en a l’habitude sont très peu suivis : à peine 10% de grévistes, une petite
portion de 20% dans le meilleur des cas. A la place, de nouveaux modes d’actions sont instaurés qui bousculent
totalement les usages. Apparaissent des grèves tournantes, éparpillées, menées parfois par des poignées
d’hommes. Des fonds se sont constitués, alimentés par ceux qui continuent de travailler, pour aider les
grévistes.
« Nous sommes coincés entre Sud et la direction », reconnaît Patrick Duchet, ingénieur sécurité et secrétaire
CGT du comité d’établissement de la centrale de Penly. « Les salariés pensent comme Sarkozy qu’une journée
de grève ne se voit pas. Le mot d’ordre de Sud est de reprendre en main l’outil de travail. Mais cela ne fait
pas partie des valeurs de la CGT. Nous avons toujours refusé de toucher à l’outil de travail, pas eux. Les
jeunes sont beaucoup plus radicaux », explique-t-il. Claude Pommery, responsable à la fédération énergie
CGT, reconnaît à mi-mots la rupture. « Les jeunes qui arrivent n’ont pas beaucoup de repères. Il y a
incontestablement une tentation de radicalité. Il faut parvenir à élaborer des repères communs. Nous devons
analyser tout ce qui s’est passé pendant nos journées d’études cet été. »
Le refus de la direction d’EDF d’engager des négociations salariales, sa décision de répondre par la manière
forte en sanctionnant les grévistes, les menaçant de licenciement ou de passer devant les tribunaux, a permis de
refaire l’unité. Ensemble, tous les syndicats ont dénoncé les sanctions disciplinaires et la « criminalisation des
conflits sociaux ». « Plus de 200 membres de la CGT sont poursuivis », a protesté Marie-Claire Cailletaud,
responsable CGT d’EDF. Une façon de rappeler que la CGT n’a pas déserté le terrain, comme certains l’en
accusent.

Car les reproches pleuvent sur la CGT, sur sa gestion passée et présente de l’évolution d’EDF. Sa position de
syndicat majoritaire, d’interlocuteur privilégié de la direction et du gouvernement l’expose à toutes les
critiques. En vrac : d’avoir accompagné sans vraiment résister le changement de statut et le démantèlement
d’EDF ; d’avoir préféré son statut à l’intérêt du groupe ; de ne plus défendre l’avenir. Parce qu’elle a
contribué à faire le groupe depuis soixante ans, qu’elle l’a marqué de son empreinte, chacun la rend comptable
du malaise qu’il ressent face aux changements.
En face, la fédération et les responsables CGT du groupe semblent hésiter sur le discours à tenir. Ils entendent
les critiques, ils sont d’accord avec pas mal d’entre elles. Eux aussi déplorent « ce service public qui
s’effiloche » chez EDF, la façon dont évolue le groupe. De plus en plus de questions émergent. Se sont-ils
trompés ? Faut-il encore défendre une politique d’accompagnement social ?
Une si puissante fédération de l’énergie
Bien sûr, ils récusent le terme. Mais, en tablant sur « un syndicalisme de propositions », Denis Cohen, puissant
patron de la fédération énergie CGT entre 1990 et 2005, n’en est pas très loin à l’époque. Persuadé que le
refus de toute évolution n’aboutirait à rien, il décida de les négocier. Dès l’arrivée de François Roussely à la
présidence d’EDF en 1998, Denis Cohen devient son interlocuteur privilégié, celui dont on doit avoir l’accord
si on veut avancer. D’abord rétif à toute ouverture de capital et au changement de statut, il en négocie peu à
peu les termes, directement avec l’Elysée à partir de 2002.
Un accord s’esquisse : d’accord pour la séparation des personnels d’EDF et de GDF, d’accord pour le
changement de statut mais, en contrepartie, les régimes de retraite d’EDF restent inchangés. L’entreprise est
riche, elle a les moyens de payer. Son cas n’est pas comparable à celui de la SNCF. Et le 9 janvier 2004,
lorsqu’un référendum interne est organisé pour savoir si les personnels d’EDF sont favorables ou non au
changement de statut, Denis Cohen appelle à voter oui. Le non l’emportera avec 53% des suffrages. Cet
épisode reste gravé dans le souvenir de nombreux salariés.
« C’est à ce moment que j’ai quitté la CGT. C’était trop », raconte aujourd’hui Yann Cochin, chercheur à
Clamart devenu un des porte-parole de Sud. Bon nombre de syndiqués feront de même. Tout en restant à la
CGT, d’autres feront connaître leur désaccord avec la ligne défendue par le secrétaire général.
Il n’y a pas que la base à être gênée. A la tête de la confédération, Bernard Thibault et les permanents de la
centrale de Montreuil toussent aussi. D’abord, si EDF obtient un statut dérogatoire pour son régime de
retraite, que va-t-il se passer pour tous les autres régimes spéciaux. Que pourra négocier la confédération ? De
plus, l’émancipation de Denis Cohen commence à gêner beaucoup Bernard Thibault et la confédération.
Membre du PC, proche de Robert Hue, celui-ci apparaît de plus en plus comme un rival, pouvant remettre en
cause la ligne d’indépendance de la CGT par rapport au PCF. Denis Cohen apparaît comme un rival d’autant
plus dangereux qu’il est la tête de la fédération la plus riche de la CGT. L’Energie, c’est un peu l’UIMM de la
CGT, grâce à EDF et GDF, qui lui versent statutairement 1% de son chiffre d’affaires réalisé en France pour
financer le CCAS (Caisse centrale d’activités sociales) d’EDF. Comptant 3.900 salariés, ce comité d’entreprise
est une société à part qui gère un budget annuel de près de 400 millions d’euros.
La comparaison avec l’UIMM n’est pas fortuite. C’est au moment même où le gouvernement entre dans le vif
du sujet sur le changement de statut d’EDF que sort l’affaire du CCAS. En février 2004, une enquête judiciaire
est ouverte à la suite d’une plainte pour « abus de confiance, abus de biens sociaux, et soupçons
d’irrégularités » déposée par quatre salariés de la CCAS, dont l’ancien directeur Jean-Claude Laroche. Ils
soupçonnent le CCAS d’alimenter la CGT et le PC. L’instruction judiciaire n’est pas achevée mais la
fédération de l’énergie se voit brusquement dos au mur. Denis Cohen s’effacera bientôt et sera remplacé par
Frédéric Humbrecht, proche de Bernard Thibault.
Quand il arrive au ministère des finances en février 2004, Nicolas Sarkozy ne peut pas ignorer tout ce qui se
passe à la CGT. Jusqu’à présent, c’était l’Elysée qui gérait le dossier du changement de statut d’EDF-GDF. Il
entend désormais se le réapproprier. L’Elysée discutait avec Denis Cohen, lui négociera directement avec
Bernard Thibault. Les deux jouent alors une carte politique pour l’avenir.
« To deal or not to deal »
Y a-t-il eu un accord entre les deux hommes ? A de nombreuses reprises, le soupçon d’une négociation secrète

entre Nicolas Sarkozy et Bernard Thibault a pris corps au sein du groupe, comme dans les instances syndicales
et chez les observateurs du monde social. Dans son livre Si on me cherche, publié en septembre 2008, François
Chérèque, secrétaire général de la CFDT, y fait directement allusion. Il évoque notamment une conversation
avec Raymond Soubie, conseiller social de l’Elysée, qui lui aurait ouvertement parlé d’une amnistie judiciaire
pour l’ensemble des syndicats. Réponse de l’intéressé : « La CFDT n’a pas de financement occulte. »

« Un deal ! Quel deal ? On n’a jamais été capable de m’en donner le contenu », rétorque Bernard Thibault,
lorsqu’il est interrogé par Mediapart quelques semaines après la parution du livre de François Chérèque.
« Bien sûr, qu’il a eu un deal », soutient aujourd’hui un responsable d’EDF.Un haut cadre de GDF se souvient
d’une conversation avec Raymond Soubie, à l’époque président d’Altedia, cabinet de conseil en relations
sociales travaillant pour GDF. « Alors que nous commentions le changement de statut d’EDF et de
GDF,Raymond Soubie nous dit : « Je n’y suis pour rien. » C’est Sarkozy et Thibault qui ont négocié en tête à
tête. Vous savez comment est Nicolas Sarkozy. Il fait tout tout seul au téléphone. »
Selon le responsable d’EDF, l’accord négocié au printemps 2004 entre les deux hommes était large. Il en
décrit en résumé la substance. La CGT ne s’opposerait pas au changement de statut d’EDF et de GDF. En
contrepartie, Nicolas Sarkozy prenait l’engagement que les deux entreprises resteraient détenues
majoritairement par l’Etat. Le statut serait maintenu.Les régimes de retraite évolueraient dans le cadre général
des régimes spéciaux, mais les prestations et les droits seraient conservés. Le nucléaire serait relancé et il ne
serait développé en France que par EDF. François Roussely serait reconduit à la présidence du groupe. Quant
au CCAS, l’affaire serait enterrée, et EDF aiderait la CGT à remettre de l’ordre dans le comité d’entreprise.
Le syndicat ayant entendu les reproches des salariés, l’accusant d’avoir privilégié ses intérêts au détriment de
ceux des agents de l’entreprise.
A la suite de ces témoignages, nous avons interrogé Bernard Thibault pour savoir s’il confirmait ou infirmait
ces propos et le contenu de l’accord secret avec Nicolas Sarkozy. Il n’a pas donné suite à nos questions.
Une parole non tenue
Qu’est-il advenu de cet accord ? Malgré le soutien affiché de Nicolas Sarkozy, François Roussely n’a pas été
reconduit à la présidence d’EDF. Jean-Pierre Raffarin, alors premier ministre, mettant sa démission dans la
balance pour obtenir son renvoi. Ne pouvant nommer Francis Mer, il choisit, faute de mieux, Pierre
Gadonneix, dont le nom lui avait été soufflé par Anne Meaux, qui tient un cabinet de communication, mais
aussi, semble-t-il, par Suez qui s’impatientait des manoeuvres dilatoires du président de GDF pour éviter la
fusion, déjà discutée dès cette époque-là.

En 2006, lorsque la question de la privatisation de GDF et de sa fusion avec Suez fut lancée par Dominique de
Villepin, Nicolas Sarkozy, alors président de l’UMP, oeuvra dans les coulisses parlementaires pour faire
capoter le projet. Cela faillit marcher en juin 2006. Thierry Breton, alors ministre des finances, passa tout l’été
pour rattraper l’échec et faire finalement passé sa loi de privatisation à l’automne 2006. Mais le projet n’était
pas bouclé pour autant.
Au début de sa présidence, Nicolas Sarkozy sembla hésiter sur la conduite à tenir à l’égard de GDF. Une
conservation de vingt minutes en tête à tête début septembre 2007 avec Albert Frère, principal actionnaire de
Suez, suffit à emporter sa décision. GDF serait privatisé et fusionnerait avec Suez. Lui avait-on rappelé lors de
ce bref échange certains engagements ?
Depuis, le président de la République semble avoir retrouvé toute liberté par rapport aux accords passés. Les
régimes spéciaux de retraite ont quasiment été alignés sur le régime général. Et lorsqu’il annonça fin janvier
2009 le lancement du deuxième EPR à Penly, l’Elysée précisa dans son communiqué que « dans la perspective
du développement ultérieur de la filière, l’Etat reconnaît la volonté de GDF Suez d’assumer la maîtrise
d’ouvrage et l’exploitation de l’EPR suivant ». Le dernier pan est tombé. EDF continue pour sa part à assumer
ses engagements et aide la CGT à remettre de l’ordre dans le CCAS : 650 salariés du comité d’entreprise ont
déjà été reclassés au sein du groupe.

Que faire maintenant ? « Le dialogue social a terriblement changé dans l’entreprise. Tout est beaucoup plus
dur. Tous les outils de promotion qui existaient auparavant ont disparu », note un cadre d’EDF. En dix ans,
10.000 emplois ont disparu en France « On demande à tous d’en faire plus. Mais il n’y a aucune
reconnaissance, aucune récompense. Les conditions de travail se sont dégradées et les salaires stagnent », dit
Marie-Hélène Gourdin, secrétaire fédérale CFDT de l’énergie.
Une césure profonde s’est instaurée entre les salariés d’avant et ceux qui entrent. Les jeunes embauchés
gagnent à peine 1.200 euros par mois. Ils connaissent des situations difficiles. Ce sont eux qui sont en pointe
dans les mouvements de protestation. « Dans les grandes villes et notamment à Paris, il est vrai qu’ils ont du
mal à se loger », constate Bertrand Caron, responsable des relations humaines. Le problème devient si aigu
qu’EDF étudie une aide au logement pour les épauler.
Les perspectives de progression sont rares. L’école des métiers, qui constituait une vraie école de la deuxième
chance pour les salariés de l’entreprise et leur permettait d’envisager un avenir professionnel, a été supprimée.
La formation est désormais assurée par les centres dépendant du Medef. Mais ces formations n’assurent pas
grand-chose au bout. « On rentre à un niveau et on n’en bouge pas », dit Patrick Duchet.

C’est à tous ces changements que la CGT doit répondre. Veut-elle continuer à assumer son rôle de cogestionnaire
de fait d’EDF ou retrouver un syndicalisme plus militant ? La question qui dépasse de loin la
seule entreprise publique semble se poser avec de plus en plus d’acuité. Et plus les délégués sont proches du
terrain, plus ils militent pour des prises de position plus fortes, plus audibles sur l’évolution de la maison, sa
stratégie. De son côté, la fédération énergie n’a plus grand-chose à négocier. Tout le monde pressent qu’une
page sociale est en train de se tourner. Mais personne ne sait de quelle façon la suite s’écrira.

Martine Orange, Mediapart du 20 juin 2009


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